Jordanie – Dana ou le chemin de la sagesse

Published: 15/06/2012 | Documented: May 2012
Categories: Jordan, Middle East

Dana

Sur le plateau de Qadisiyah, entre Tafileh et Pétra, dans le sud de la Jordanie. Il n’est que dix heures du matin, mais la chaleur pèse déjà. En mal d’ombre et d’arbre, je gagne un abri de bois judicieusement ajouré et ventilé par la brise de la falaise.

Un bouquet de jeunes femmes m’a précédé. Le groupe achève sa collation par une chicha (narghilé) rafraichissante, au son d’une musique arabe branchée. Entre deux tirades de fumée, les commentaires roulent bon train, ponctués d’éclats de rire. Feignant ignorer ma présence, les jeunes femmes se mettent en danse. Leurs rondes et leurs chants agitent joyeusement la sérénité ambiante jusqu’à ce que la chaleur ne les jette au sol, soufflantes et haletantes.

Je n’approche du fil de la falaise. En contrebas, le village croquignolet de Dana se prélasse sur un promontoire rocheux. De son nid d’aigle, il scrute de temps à autre la superbe vallée de Wadi Dana descendant vers le désert de Wadi Araba.

Dana exemplifie le village traditionnel jordanien du XIXe siècle. Son architecture est basée exclusivement sur la pierre. Si la plupart de ses bâtisses actuelles datent de l’époque ottomane, le village a traversé les âges et les empires – ottoman, mais aussi romain, nabatéen et égyptien – vu sa riche dotation en eau et sa position stratégique. A l’époque nabatéenne (VIe siècle B.C. – Ier siècle A.D.), il jalonne une route commerciale qui relie la capitale Pétra à l’espace méditerranéen.

J’ai passé deux week-ends successifs à Dana, afin de mieux connaître le village et la réserve naturelle attenante. Car la région constitue également la plus grande réserve naturelle de Jordanie, dotée d’une riche variété d’écosystèmes. La vie y est d’une exquise douceur : panoramas splendides, sérénité ambiante, hospitalité locale. Pour le visiteur du moins, car la vie traditionnelle bédouine n’est pas de tout repos, axée sur le petit élevage et l’agriculture extensive.

Habité traditionnellement par la tribu bédouine des Ata’ta, Dana s’est vidé de ses habitants durant les dernières décennies. Les facteurs classiques de l’exode rural ont joué : isolement géographique, croissance démographique, habitations exiguës, économie locale fragile, manque d’opportunités occupationnelles. Si seules trois familles – trois frères – vivent encore dans le village, le site connaît désormais d’importants efforts de restauration architecturale et d’éco-tourisme.

Le chemin de la sagesse

J’ai bien bourlingué dans la réserve naturelle de Dana. On ne se refait pas. La réserve regorge de vie animalière sauvage. Ornithologue de pacotille, je n’y ai identifié aucun oiseau rare. Chasseur d’images mais pas de trophée, je n’y ai croisé aucun mammifère peuplant la réserve tels l’ibex, la gazelle des montagnes, le chat des sables, le renard roux ou encore le loup.

En revanche, je me suis gorgé de paysages et de rencontres exotiques. Et surtout j’ai parcouru le chemin de la sagesse le temps d’une boucle de deux jours au départ du village de Dana.

Shaubak/Wadi Ghuweir

Au matin, le taxi n’est bien sûr pas à l’heure. L’affaire de dix minutes, m’assure l’hôtelier qui a organisé la course. Je patiente grâce à un thé chaud et sucré que je déguste dans le confort amollissant d’un sofa vautré sur le toit ombragé de l’hôtel. Ancien militaire, l’hôtelier s’assure de mon matériel et de mes provisions, m’informe minutieusement de l’itinéraire du jour: descente du Wadi Ghuweir jusqu’à Feinan.

Bien plus tard, un minibus m’emmène à une vingtaine de kilomètres au sud de Dana. Non loin du château construit par les Croisés à Shaubak, le chauffeur m’indique le point de départ du trek et me bassine encore de conseils quant à l’itinéraire. C’est parti pour 15 km dans une gorge aussi rocailleuse que spectaculaire.

Après quelques hectomètres dans la gorge, je rencontre une jeune Bédouine occupée à remplir d’eau ses bidons. Ma présence la cloue de surprise et de peur. Les étrangers sont rares par ici. Elle s’empresse de regagner sa famille vivant à l’entrée du wadi. Dans un premier temps, le canyon reste ample, peuplé d’énormes blocs rocheux sous un horizon assez ouvert. La végétation annonce les tons dominants du jour : magenta et vert chlorophylle.

Rapidement, le wadi se resserre pour gagner en fraicheur, en intimité et en subtilité. L’eau devient reine dans son écrin minéral. L’abondance et la diversité végétales augmentent en conséquence. Les circonvolutions de la gorge remodèlent à l’infini les perspectives visuelles. Superbe.

Je progresse dans la rocaille du lit de la rivière. Pas de crue subite à cette saison, et l’itinéraire a été emprunté la veille, m’a assuré l’hôtelier. Effectivement, l’eau se fait parfois haute mais jamais infranchissable. Le wadi n’a toutefois rien d’un long fleuve tranquille. Des kilomètres et des heures durant, barboter, patauger, contourner, monter, grimper, glisser, sauter. J’aime.

Dans sa partie médiane, la rivière dévoile la plénitude de ses talents de sculpteur et de peintre. Si sa toile minérale n’a ni la taille et ni la renommée du site de  Pétra, elle me tient bouche bée de longues minutes.

Beaucoup plus loin, le wadi se fait presque luxuriant, tapissé d’une abondante mais délicate végétation. On serait presque tenté de s’y abandonner pour la nuit. Mais le gîte d’étape est encore loin. C’est ce que je répète aux jeunes Bédouins rencontrés qui m’invitent pour un thé et un brin de conversation.

Wadi Araba/Feinan

Après quatre heures de marche, le wadi s’épanche dans la morne plaine désertique du Wadi Araba, dont certains points sont situés au-dessous du niveau de la mer. Ma gorge se fait sèche, mon œil poussiéreux, mon pas lourd, d’autant plus qu’il me faut reprendre de l’altitude pour atteindre mon gîte – une coquette éco-lodge située à Feinan. A ses abords, des familles bédouines vivent dans des conditions beaucoup plus précaires.

Feinan est célèbre pour ses nombreux sites archéologiques, notamment ses anciennes mines de cuivre datant de six millénaires. Dans les premiers siècles de notre ère, les Romains les exploitent grâce à une main d’œuvre d’esclaves chrétiens.

Sur le toit terrassé de l’éco-lodge, la soirée est idyllique avec une floraison d’étoiles scintillant à qui mieux-mieux. Un Bédouin astronome m’initie à la géographie céleste au moyen d’une lampe-stylet pointée vers le ciel. Une soirée de stars.

Remontée à Dana

Le lendemain matin, je dois insister pour remonter à pied par l’itinéraire qui relie directement Feinan au village de Dana, car les Bédouins locaux proposent lourdement leurs services de taxi tout-terrain. « Vous promouvez une éco-lodge, moi l’éco-transport », leur dis-je. Vaincus par l’argument, ils m’indiquent le départ de la montée vers Dana.

Vrai, la longue montée à travers le Wadi Dana est sèche, toujours plus raide à mesure qu’on se rapproche du village. En chemin, quelques éléments de la végétation admirée la veille dans le Wadi Ghuweir. Davantage de monde aussi – marcheurs descendant vers Feinan, Bédouins vivant opportunément le long de l’itinéraire et offrant le thé. Le monde minéral, lui, reste toujours aussi magnifiquement sauvage.

Je savoure mon thé une fois de retour chez mon hôtelier. La conversation se prolonge, bercée par la brise de la mi-journée. Il me faut pourtant reprendre la route pour Amman. A Dana, tout le monde a compris que je retournerai au village à la fin des chaleurs estivales.

Des hommes plus célèbres que moi sont tombés sous le charme de Dana. Dans son autobiographie intitulée Seven Pillars of Wishdom (Sept piliers de la sagesse) et relatant sa participation à la Révolte arabe contre l’Empire ottoman (1916-1918), T.E. Lawrence  – Lawrence d’Arabie – décrit le petit village de Dana qu’il atteint en 1918 au détour d’une tempête hivernale.

Pour ma part, je n’attendrai pas le prochain hiver et encore moins mon improbable célébrité pour revisiter Dana. Peut-être pour y parcourir à pied le chemin caravanier jusqu’à Pétra. Histoire de bâtir enfin le premier pilier de ma sagesse.

Bien à Vous,

Bertrand