16 novembre 2010 – Un Tabaski peu ordinaire
Le Tabaski, c’est la fête musulmane du mouton (Eid-el-Kebir) ou la célébration du sacrifice d’Abraham. Les Écritures nous content comment Abraham, prêt à sacrifier son fils par obéissance à Dieu, fut stoppé in extremis par un ange céleste pour immoler finalement un bélier trouvé aux alentours.
Le Tabaski est une célébration importante pour les musulmans guinéens. Toute famille devrait immoler et consommer un mouton pour célébrer le sacrifice d’Abraham. Car au fil de l’Histoire, on a troqué le bélier pour le mouton.
Les jours précédents, les pères de famille sont absorbés par l’achat du mouton. Les mères, elles, cherchent les bonnes affaires pour habiller à neuf les membres de la famille, particulièrement les enfants. Car on s’habille de neuf pour se présenter à Dieu.
Le jour du Tabaski, le mouton est sacrifié et consommé dans un repas festif. La journée est aussi l’occasion de visiter et de raffermir les liens entre avec la famille élargie, les amis et les voisins. Les familles démunies reçoivent l’aumône de celles plus fortunées.
Cette année, la célébration du Tabaski n’a pas été ordinaire en Guinée. Elle a coïncidé avec la proclamation des résultats provisoires du second tour des élections présidentielles. Les premières élections libres depuis l’indépendance du pays en 1958, c’est dire l’enjeu de société.
Après des décennies de régime militaire, la Guinée a entrepris en 2010 sa transition vers un gouvernement civil.
Après une campagne assez mémorable, le premier tour des élections présidentielles, organisé en juin 2010, a élagué les présidentiables pour ne retenir plus que deux candidats.
Par la suite, le pays a connu cinq mois de campagne électorale et d’intrigues politiciennes. Sans surprise, l’échiquier politique s’est divisé en deux camps par des jeux d’alliances entre les divers partis et factions.
Les semaines précédant le Tabaski, les tensions électorales avaient considérablement ralenti l’activité économique et compliqué la vie quotidienne des habitants de la capitale. Cette année, bien des familles modestes n’ont pas eu le loisir et les moyens d’acheter un mouton et des habits d’étrennes.
La journée du lundi 15 novembre fut particulièrement tendue et même violente dans certains quartiers de la capitale. On n’apprend pas les arcanes du jeu démocratique en deux tours de scrutin. Parole d’un citoyen d’une démocratie vieille de plus de sept siècles.
Les spéculations sur le vainqueur des élections présidentielles ont fait fureur dans les jours précédents. Dans un café de la place, un ami a vu un Guinéen annoncer triomphalement à la cantonnade qu’il avait reçu par sms les résultats “définitifs” du scrutin.
Selon ce sms, le vainqueur l’avait emporté avec 53% des suffrages exprimés, alors que son contradicteur avait récolté 52% des votes. Le porte-parole s’est vu bien sûr rappeler les bases de l’arithmétique électorale…
Les résultats électoraux ont été publiés lundi soir, quelques heures avant la fête du Tabaski. Pour connaître le vainqueur provisoire du scrutin, consultez la presse guinéenne ou internationale.
Peu après la proclamation des résultats, un formidable orage a secoué les airs de Conakry. La colère des cieux a indubitablement tempéré l’euphorie des vainqueurs provisoires, et modéré la déception du camp adverse.
Mais les tensions ont repris aujourd’hui mardi. Elles risquent de nous accompagner jusqu’à la proclamation par la Cour Suprême des résultats définitifs du second tour électoral qui consacreront le nouveau Président guinéen.
Humanitaire et non politicien ou journaliste, j’ai suivi néanmoins avec intérêt l’apprentissage démocratique de la Guinée. Des atermoiements, des reculades, des joutes verbales, des affrontements. Mais aussi des moments précieux de ferveur populaire, d’émotions et d’espoirs que le futur chef d’État se devra de satisfaire.
D’ores et déjà, la Guinée n’est plus la même. Même cette statue en centre-ville n’a pas résisté à la période électorale, renversée malencontreusement par un camion lourdement chargé de conteneurs.
On souhaite donc à la Guinée une année 2011 paisible et prospère, et un prochain Tabaski qui soit terrible pour ses moutons…
Bien à Vous,
Bertrand




