11 juillet 2010 – Guinée – Soundjata et Katoucha

 « D’autres peuples se servent de l’écriture pour fixer le passé ; mais cette invention a tué la mémoire chez eux ; ils ne sentent plus le passé car l’écriture n’a pas la chaleur de la voix humaine. Chez eux tout le monde doit connaître alors que le savoir doit être un secret ; les prophètes n’ont pas écrit et leur parole n’en a été que plus vivante. Quelle piètre connaissance que la connaissance figée dans les livres muets.

  

Moi Djeli Mamadou Kouyaté, je suis l’aboutissement d’une longue tradition ; depuis des générations nous nous transmettons l’histoire des rois de père en fils ; la parole m’a été transmise sans altération, je la dirai sans l’altérer car je l’ai reçue pure de tout mensonge.

  

 

Écoutez à présent l’histoire de Soundjata, le Na’Kammah ; l’homme qui avait une mission à remplir. »

Djibril Tamsir Niane, Soundjata ou l’épopée mandingue. Paris : Présence africaine, 1960.

 

Malgré ses mots peu amènes envers le livre, Djeli Mamadou Kouyaté, un griot mandingue de la Haute Guinée, s’ouvre ainsi au milieu du XXe siècle à la plume de Djibril Tamsir Niane, afin l’historien guinéen fixe dans l’écrit la fondation épique de l’empire du Mali.

L’épopée de Soundjata Keita est aussi belle que longue et complexe. La résumer sommairement ici serait donner entièrement raison au griot. Néanmoins, je ne résiste pas à vous en livrer quelques bribes…

Roi mandingue, le père de Soundjata reçoit un jour à sa cour un chasseur devin qui lui prédit que le fils qu’il attend pour consolider et étendre son royaume sera enfanté par une femme laide et bossue.

Quelque temps plus tard, le roi rencontre une laideronne qu’il prend aussitôt comme seconde épouse. Celle-ci lui donne rapidement un fils, mais infirme. Les jambes percluses, Soundjata connait une petite enfance végétative, tout en restant le favori du roi qui n’avait pas oublié l’oracle.

A la mort du roi, la première épouse impose son fils comme successeur du défunt. Soundjata, sa mère et ses sœurs essuient les brimades quotidiennes de la reine mère et de son clan.

Un jour, Soundjata se révolte. Il recouvre soudain l’usage de ses jambes, grandit et se fortifie pour devenir un valeureux chasseur à la force surhumaine et aux pas de géant, aimé et respecté.

La reine mère redoute qu’il ne renverse son propre fils sur le trône. Afin d’affaiblir Soundjata, elle envoie donc le griot du prince dans une ambassade périlleuse auprès du cruel roi de Sosso – Somaoro Keita.

Du haut de ses dix ans, le prince Soundjata explose car il n’est de prince mandingue sans son griot. Il défie la reine mère et son fils, annonce à grand fracas son départ de la cour, mais jure d’y revenir un jour comme souverain. S’ensuivent sept années d’exil.

Entre-temps, le royaume mandingue tombe comme un fruit mûr sous la domination du roi de Sosso. Somaoro Keita retient d’abord le griot de Soundjata pour mieux s’approprier ses services. Malgré que la reine mère donne sa propre fille (la demi-sœur de Soundjata) comme épouse au redouté roi, Somaoro met à sac le royaume mandingue et décime sa famille royale.

Si le roi mandingue s’enfuit pour sauver sa vie, la résistance populaire s’organise.

Désormais mûr pour sa revanche, le prince Soundjata entreprend vers 1230 la conquête militaire du royaume de Sosso. Il y parvient au prix de dures batailles et grâce à l’aide de sa demi-sœur. Celle-ci a en effet percé le secret de l’invincibilité de son époux le roi de Sosso, avant de s’enfuir avec le griot de Soundjata pour retrouver le prince mandingue.

Soundjata tient sa promesse puisqu’il foule les terres ancestrales en roi vainqueur. De sa capitale, aujourd’hui une bourgade guinéenne près de la frontière malienne, il entreprend ensuite une longue et fructueuse conquête. Après avoir subjugué le royaume du Ghana, Soundjata se proclame empereur du Mali. Jusqu’à sa mort en 1255, il se montre aussi brillant stratège militaire que fin politicien et habile administrateur.

Les successeurs du légendaire Soundjata poursuivent son œuvre impériale. A son apogée au XIVe siècle, l’empire du Mali court de l’actuel Sénégal à la Côte d’Ivoire, de la Guinée à la Mauritanie.

Dans l’épopée, le fait historique se confond avec la légende, la gloire côtoie la tragédie, le passé courtise le présent.

L’historien Djibril Tamsir Niane est aussi le père de Katoucha Niane, le mannequin guinéen qui, dans les décennies 80 et 90, devient l’égérie des plus grands couturiers parisiens. Par la suite, Katoucha se consacre à la lutte contre les mutilations génitales des jeunes filles, avant son décès à Paris en 2008 dans des circonstances troubles.

C’est un sculpteur malinké vivant à Conakry m’a mis sur la piste de l’épopée de Soundjata. Inspirées de l’histoire orale véhiculée par les griots mandingues, ses œuvres gigantesques ont pour moi la formidable vigueur de Soundjata et la grâce longiligne de Katoucha. Peu m’importe que le prince soit mandingue et la princesse peule. Ainsi est la Guinée.

Le chemin de vie de ce sculpteur constitue une autre épopée, que je vous conterai peut-être un jour par d’autres coups de plume électronique. Au risque de fâcher définitivement notre griot mandingue épris d’oralité.

Bien à Vous,

Bertrand